Publié le 15 mars 2024

Contrairement à l’image d’Épinal, la carrière de Pierre-Auguste Renoir ne se résume pas à une célébration insouciante de la joie de vivre.

  • Son art est le fruit d’une quête obsessionnelle de la forme et de la couleur, marquée par une profonde crise stylistique qui l’a vu rejeter temporairement l’impressionnisme.
  • Sa représentation du corps féminin, bien que célébrée à son époque, est aujourd’hui au cœur de débats contemporains qui interrogent son regard sur la femme.

Recommandation : Pour vraiment comprendre Renoir, il faut décoder sa technique révolutionnaire, analyser ses doutes et le replacer dans le contexte artistique bouillonnant de son temps, entre amitiés fondatrices et visions opposées de la modernité.

Pierre-Auguste Renoir. Le nom seul évoque des après-midis ensoleillés, des guinguettes animées et des visages souriants baignés d’une lumière douce et vibrante. Pour beaucoup, il est le « peintre du bonheur », l’incarnation d’un impressionnisme joyeux et accessible. Cette vision, bien que juste, ne constitue que la première couche d’une œuvre bien plus complexe et nuancée. Réduire Renoir à cette seule facette, c’est passer à côté de l’artiste en quête perpétuelle, du technicien novateur et de l’homme en proie au doute.

Car derrière la façade lumineuse du Bal du moulin de la Galette se cache un artiste qui a traversé une profonde « crise » stylistique, l’amenant à renier les principes mêmes de l’impressionnisme pour se tourner vers la rigueur classique d’Ingres. Derrière ses célèbres nus à la chair nacrée, se profile un débat toujours vif sur son regard sur les femmes, entre célébration de l’idéal féminin et objet de controverse contemporaine. L’art de Renoir n’est pas un simple reflet de la joie, mais une construction savante, une véritable alchimie des couleurs où le noir est banni au profit d’ombres colorées et où les glacis créent une lumière qui semble émaner de la toile elle-même.

Cet article se propose de dépasser le cliché. En analysant ses chefs-d’œuvre, en explorant ses doutes, en décodant sa palette et en le confrontant à ses contemporains, nous allons dévoiler les multiples facettes d’un artiste qui a consacré sa vie à une quête obsessionnelle : saisir l’essence même de la vie sur sa toile.

Pour comprendre la richesse de cet artiste majeur, cet article explore les différentes strates de son œuvre. Du chef-d’œuvre emblématique à ses crises créatives, en passant par les débats qu’il suscite et les secrets de sa technique, découvrez un portrait complet du maître impressionniste.

« Le Bal du moulin de la Galette » à la loupe : comment Renoir a peint la joie de vivre

Chef-d’œuvre absolu de l’impressionnisme, Le Bal du moulin de la Galette (1876) est bien plus qu’une simple scène de fête. C’est un manifeste. Renoir ne se contente pas de capturer un instant, il orchestre une symphonie de la joie de vivre parisienne. L’ambition du projet est frappante : avec un format monumental de 131 × 175 cm, l’artiste ne réalise pas une esquisse mais une œuvre majeure destinée à marquer les esprits. Il y met en scène ses propres amis dans le cadre populaire et ensoleillé d’une guinguette de Montmartre, mêlant portrait de groupe et scène de genre avec une fluidité révolutionnaire.

La sensation de vie qui émane de la toile n’est pas un hasard, mais le fruit d’une technique parfaitement maîtrisée. Renoir fragmente la lumière en une multitude de taches colorées qui dansent sur les robes, les chapeaux et le sol. Il dissout les contours, créant une vibration qui unifie la foule et le décor dans une même atmosphère mouvante et joyeuse. Cette approche, déroutante pour l’époque, a été parfaitement comprise par le critique et ami de Renoir, Georges Rivière, lors de sa présentation en 1877 :

C’est une page d’histoire, un monument précieux de la vie parisienne, d’une exactitude rigoureuse.

– Georges Rivière, Critique lors de l’exposition impressionniste de 1877

Cette « exactitude » n’est pas celle du détail photographique, mais celle de la sensation. L’œuvre nous invite à ressentir le bruissement des conversations, la musique et la chaleur d’un dimanche après-midi. Pour saisir cette ambiance, il est utile de visualiser cette effervescence populaire.

Scène de bal populaire en plein air avec danseurs sous la lumière filtrée des arbres

Comme on le voit sur cette scène, la lumière n’est pas uniforme mais filtrée par les arbres, créant un jeu complexe d’ombres et de clarté. C’est précisément cet effet de lumière tachetée que Renoir a magistralement su reproduire, faisant de cette œuvre non pas un simple portrait du bonheur, mais une analyse profonde de la lumière et du mouvement.

La « crise » de Renoir : pourquoi il a subitement abandonné l’impressionnisme (et ce que ça nous dit sur lui)

Alors qu’il est au sommet de son art impressionniste, un doute profond s’empare de Renoir. Vers 1881, il sent qu’il a « fait le tour de l’impressionnisme » et qu’il est dans une impasse. Il ne sait plus ni peindre, ni dessiner. Cette remise en question radicale, souvent qualifiée de « crise ingresque » ou de « période aigre », témoigne d’un artiste exigeant, jamais satisfait et en quête constante d’évolution. Loin d’être un simple caprice, ce changement de cap est nourri par une réflexion profonde sur l’histoire de l’art.

L’élément déclencheur est un voyage fondamental qui le mène en Italie. Là-bas, la confrontation avec les maîtres de la Renaissance est un choc. Comme le souligne une analyse de son parcours, c’est une véritable révélation. En découvrant les fresques de Raphaël au Vatican et les peintures antiques de Pompéi, il est fasciné par la pureté des lignes, la clarté de la composition et la solidité des formes. Il prend conscience de ce qui manque, selon lui, à l’impressionnisme : la rigueur du dessin et la structure.

Le voyage initiatique en Italie de 1881

En 1881, le voyage de Renoir en Italie marque un tournant décisif. La découverte des œuvres de Raphaël et de l’art pompéien le pousse à questionner sa propre technique. Fasciné par la maîtrise du dessin des maîtres classiques, il cherche à intégrer plus de rigueur et une construction plus solide dans ses œuvres. Cette quête le conduit à abandonner temporairement la touche vibrante impressionniste pour des contours plus nets et des formes plus définies, initiant sa fameuse période dite « ingresque » ou « aigre ».

À son retour, son style se transforme. Les touches vibrantes laissent place à un dessin plus précis, les couleurs se font plus froides, et les formes sont cernées d’un trait net. Des œuvres comme Les Grandes Baigneuses (1884-1887) illustrent parfaitement cette nouvelle orientation. Si cette période a dérouté certains de ses contemporains, elle est cruciale pour comprendre l’artiste. Elle révèle un Renoir qui n’est pas seulement un peintre de l’instinct et de la sensation, mais aussi un intellectuel qui dialogue avec les grands maîtres du passé pour nourrir et réinventer son propre art.

Renoir était-il misogyne ? Le débat autour de sa représentation des femmes

Aucun artiste n’est sans doute plus associé à la peinture du corps féminin que Renoir. Ses nus aux formes généreuses et à la peau nacrée, ses portraits de jeunes filles en fleur sont au cœur de son œuvre. Mais ce regard, célébré à son époque, est aujourd’un sujet de débat. Est-il le peintre sublime de la féminité ou le témoin d’une vision patriarcale et objectivante de la femme ? La question est complexe et mérite d’être nuancée.

De son vivant et juste après sa mort, Renoir est perçu comme un chantre de la femme moderne. En 1919, au lendemain de son décès, la presse française saluait en lui « un peintre engagé des femmes avant tout », voyant dans son œuvre « l’interprétation véridique de l’idéal féminin moderne ». Pour ses contemporains, il ne s’agissait pas d’une objectivation, mais d’une célébration de la vie et de la sensualité, peignant des femmes libres, bien dans leur corps, loin des canons académiques rigides. Cependant, notre regard contemporain, forgé par les combats féministes, interroge cette vision.

Aujourd’hui, certains critiques pointent du doigt une représentation passive, où la femme est souvent réduite à un corps offert au regard masculin, un prétexte à des expérimentations sur la couleur et la lumière. Cette vision est au cœur des nouvelles lectures de l’histoire de l’art, comme en témoignent des initiatives récentes.

Le musée d’Orsay et le débat contemporain

Conscient de ces enjeux, le musée d’Orsay lui-même participe à cette réévaluation. En 2024, une collaboration avec le collectif « Puissance de femmes » a permis de créer des contenus qui établissent des ponts entre les œuvres du XIXe siècle et les luttes féministes actuelles. Cette démarche montre une volonté d’offrir de nouvelles clés de lecture sur des œuvres comme celles de Renoir, en les contextualisant et en les confrontant aux débats contemporains sur le genre et la représentation.

Cette dualité entre la femme muse, observée, et la femme créatrice, agissante, est une tension fondamentale de cette époque. L’art de Renoir, qu’on le veuille ou non, est un document précieux sur le statut et la perception de la femme à la fin du XIXe siècle.

Portrait d'une femme artiste du XIXe siècle dans son atelier, palette à la main

Plutôt que de trancher sur une supposée misogynie, il est plus fécond de voir son œuvre comme un miroir complexe. Il reflète à la fois une fascination sincère pour la sensualité féminine et les codes d’une époque où la femme était encore majoritairement perçue à travers le prisme du regard masculin. Trancher serait anachronique ; analyser ces tensions est bien plus enrichissant.

Le secret des couleurs de Renoir : comment il faisait « chanter » sa palette

Au-delà des sujets, s’il y a une chose qui définit l’art de Renoir, c’est sa maîtrise exceptionnelle de la couleur. Il ne se contente pas de reproduire ce qu’il voit ; il crée une « harmonie », une vibration chromatique qui donne à ses toiles cette lumière si particulière qui semble venir de l’intérieur. Son secret ne réside pas dans une seule astuce, mais dans un ensemble d’innovations techniques audacieuses qui rompent avec les traditions académiques.

L’un des piliers de sa technique est le rejet systématique du noir pur pour représenter les ombres. Là où les peintres classiques utilisaient du noir ou du bitume, Renoir, comme d’autres impressionnistes, emploie des bleus profonds, des violets, des bruns, créant ainsi des « ombres colorées » qui vibrent et participent à la luminosité générale du tableau. Cette approche est particulièrement visible dans Le Bal du moulin de la Galette, où les costumes sombres des hommes sont traités avec des nuances de bleu de Prusse, donnant vie et profondeur à ce qui aurait pu être une masse sombre et inerte.

Sa technique du « flou volontaire » est une autre clé de son art. En estompant délibérément les contours et en fondant les formes les unes dans les autres, il crée une sensation de mouvement et d’atmosphère. Dans Le Bal, cette technique permet de suggérer la foule en mouvement et la lumière instable. L’ensemble est unifié par une palette dominée par le bleu et le rose, dont le mélange crée ce mauve caractéristique de Renoir, une couleur qui enveloppe la scène d’une douceur rêveuse.

Pour atteindre cette luminosité unique, Renoir a développé une approche technique très personnelle. Maîtriser sa palette passait par des choix précis et souvent à contre-courant des pratiques de son temps.

Plan d’action : Les 5 innovations de la palette de Renoir

  1. Utiliser l’huile très diluée à l’essence de térébenthine pour créer des glacis successifs lumineux, apportant de la transparence.
  2. Rejeter systématiquement le noir pur au profit de bleus de Prusse et de violets pour créer des ombres colorées et vivantes.
  3. Appliquer des touches fragmentées et juxtaposées de couleurs pures, qui se mélangent dans l’œil du spectateur.
  4. Créer des harmonies dominantes, notamment à base de bleus rompus et de mauves, pour unifier la composition dans un éclairage diffus.
  5. Employer le rouge pur par petites touches comme un marqueur symbolique de vitalité, qui guide le regard à travers l’œuvre.

Cette alchimie des couleurs est la véritable signature de Renoir. C’est elle qui transforme une scène ordinaire en un moment de grâce et qui fait de ses toiles une expérience sensorielle inoubliable.

Sur les pas de Renoir : un itinéraire pour retrouver les couleurs de l’impressionnisme

Comprendre Renoir, c’est aussi marcher sur ses pas, s’immerger dans les lieux qui ont inspiré ses plus grands chefs-d’œuvre. De la butte Montmartre aux bords de Seine, en passant par les salles des musées parisiens, il est possible de reconstituer son univers et de ressentir la lumière qu’il a si passionnément cherché à capturer. Ce pèlerinage est une expérience essentielle pour tout amateur d’art.

Le point de départ incontournable est bien sûr le musée d’Orsay. Installé dans une ancienne gare, il abrite la plus grande collection au monde d’œuvres impressionnistes et post-impressionnistes. C’est là que trône le monumental Bal du moulin de la Galette, aux côtés de 80 autres œuvres de l’artiste. Contempler ces toiles en vrai permet de saisir la texture de la peinture, la vibration des couleurs et l’émotion qui s’en dégage. Avec plus de 3,2 millions de visiteurs en 2022, le musée d’Orsay est une étape obligatoire pour se confronter à la puissance de son art.

Après l’écrin institutionnel, il faut monter sur la butte Montmartre. C’est là, au 12 rue Cortot, que se trouve le Musée de Montmartre. Il abrite l’atelier que Renoir loua en 1876, où il peignit le fameux Bal. Se promener dans les jardins qui l’entourent, c’est retrouver un peu de l’atmosphère champêtre de l’époque. Non loin de là, au 83 rue Lepic, le Moulin de la Galette existe toujours, témoin immuable de ces dimanches festifs. Bien que transformé, le lieu garde une âme.

Pour une immersion complète, un itinéraire parisien et ses alentours s’impose :

  1. Musée de Montmartre (12 rue Cortot) : Découvrir les jardins et l’ancien atelier où Renoir a peint plusieurs de ses chefs-d’œuvre.
  2. Moulin de la Galette (83 rue Lepic) : Voir le lieu mythique qui a donné son nom au célèbre tableau.
  3. Musée d’Orsay : Admirer la plus grande collection de ses œuvres, dont le Bal du moulin de la Galette.
  4. Musée de l’Orangerie : Contempler ses œuvres tardives dans un cadre intimiste, en dialogue avec les Nymphéas de Monet.
  5. Chatou et l’île des Impressionnistes : Prendre le RER A pour découvrir le restaurant Fournaise, cadre de son autre chef-d’œuvre, Le Déjeuner des canotiers.

Cet itinéraire n’est pas qu’un parcours touristique, c’est une manière de connecter l’œuvre à sa géographie, l’art à la vie. C’est en arpentant ces lieux que l’on comprend d’où vient cette lumière si particulière et cette joie de vivre qui, malgré les doutes et les crises, irrigue toute son œuvre.

La face cachée de l’impressionnisme : quand Degas et Manet peignaient la solitude des cafés parisiens

La vision joyeuse et sociable de Renoir, si emblématique du Bal du moulin de la Galette, ne représente qu’une facette de la vie parisienne moderne peinte par les impressionnistes. Pour véritablement comprendre la singularité de Renoir, il est essentiel de le confronter à d’autres regards, notamment ceux de ses contemporains Edgar Degas et Édouard Manet. Eux aussi ont peint les cafés et les lieux de loisir, mais souvent avec une tonalité radicalement différente, empreinte de mélancolie et d’aliénation urbaine.

Là où Renoir peint la communion et l’échange, Degas, dans un tableau comme L’Absinthe (1876), dépeint l’isolement. Ses personnages, bien que côte à côte, sont murés dans leur solitude, le regard vide, perdus dans leurs pensées. La lumière n’est plus la douce clarté naturelle d’un jardin, mais la lueur crue et artificielle d’un intérieur clos qui accentue la pâleur des visages et la tristesse de la scène. Le bonheur de Renoir, face à cette vision, apparaît alors moins comme un simple constat que comme un choix esthétique et philosophique délibéré.

Cette opposition entre deux visions du Paris moderne est fondamentale. Elle montre que l’impressionnisme n’était pas un mouvement monolithique, mais un carrefour de sensibilités diverses, toutes engagées à dépeindre la vie de leur temps. Une analyse comparative de ces approches met en lumière leurs divergences profondes.

Deux visions opposées du Paris moderne
Aspect Renoir – Bal du moulin de la Galette Degas – L’Absinthe
Atmosphère Joie collective, communion sociale Isolement, mélancolie urbaine
Lumière Naturelle, filtrée par les arbres, dorée Artificielle, crue, froide
Espace Plein air, ouvert, naturel Intérieur clos, confiné
Personnages Groupes animés, interactions joyeuses Figures isolées, absence de communication
Message social Célébration de la vie moderne Critique de l’aliénation urbaine

Cette confrontation soulève une question essentielle, comme le formule une analyse comparative : « Le ‘bonheur’ de Renoir n’est-il pas une forme de déni face à la mélancolie qui imprègne l’art de la fin du XIXe siècle ? » Plutôt qu’un déni, on peut y voir la volonté de proposer une alternative, de célébrer la vie et la sociabilité comme des valeurs de résistance face à la modernité parfois angoissante. Le bonheur chez Renoir n’est pas naïf ; il est conquis.

Derrière chaque grand artiste se cache une bande de potes (ou de rivaux)

L’impressionnisme n’est pas né d’un génie isolé, mais d’une effervescence collective, d’amitiés fortes et d’une saine émulation. Pour Renoir, la figure clé de cette genèse est sans conteste Claude Monet. Leur collaboration, notamment durant l’été 1869, fut un moment décisif qui jeta les bases techniques et esthétiques de ce qui allait devenir le mouvement impressionniste. C’est ensemble qu’ils ont appris à « voler » l’instant.

Cet été-là, les deux amis plantent leurs chevalets côte à côte à La Grenouillère, un établissement de bains très populaire sur la Seine. Confrontés au même motif – l’eau scintillante, les reflets changeants, les silhouettes des baigneurs –, ils expérimentent une nouvelle manière de peindre. Ils abandonnent le dessin préparatoire et la finition lisse de l’atelier pour une touche rapide, fragmentée et vigoureuse, capable de saisir la fugacité de la lumière. Comme le souligne une biographie de l’artiste, c’est un tournant majeur : « Renoir ne s’appropriera un mode de représentation picturale qu’à l’été 1869, lorsqu’il travaille La Grenouillère avec Monet« .

En comparant les toiles qu’ils réalisent alors, on observe à la fois leur démarche commune et leurs sensibilités déjà distinctes. C’est la naissance d’une nouvelle peinture.

L’été 1869 à La Grenouillère avec Monet

La collaboration entre Renoir et Monet à La Grenouillère est un moment fondateur. Peignant le même sujet, ils développent ensemble la technique de la touche fragmentée pour capturer l’impression visuelle du lieu. Cette émulation intense jette les bases du mouvement impressionniste. Néanmoins, leurs tempéraments artistiques s’affirment déjà : Monet se concentre de manière quasi obsessionnelle sur les effets de lumière sur l’eau, tandis que Renoir reste plus attentif aux figures humaines, à leur intégration dans le paysage et à la joie de vivre qui s’en dégage.

Cette amitié fertile ne doit pas occulter les rivalités et les divergences qui animaient le groupe impressionniste. Les débats étaient vifs entre un Monet radical, un Degas dessinateur et un Renoir plus sensuel. Mais c’est précisément de cette dynamique, faite d’échanges, d’influences mutuelles et de compétitions amicales, qu’est née l’une des révolutions artistiques les plus importantes de l’histoire. L’art de Renoir est indissociable de ce dialogue permanent avec ses pairs.

À retenir

  • Le « bonheur » de Renoir est une construction artistique maîtrisée, et non un simple reflet, comme le prouve l’analyse du Bal du moulin de la Galette.
  • Sa carrière a été marquée par le doute et une « crise » stylistique qui l’a vu se tourner vers le classicisme pour enrichir son art.
  • La singularité de sa vision joyeuse de Paris est encore plus frappante lorsqu’on la compare à la représentation mélancolique de la modernité par Degas ou Manet.

Orsay : bien plus que Monet, le musée qui raconte la naissance de notre monde moderne

Aujourd’hui, l’héritage de Renoir est indissociable d’une institution majeure : le musée d’Orsay à Paris. En abritant la plus importante collection publique d’œuvres de Renoir, avec 81 tableaux, le musée n’est pas seulement un lieu d’exposition. Il est le gardien de sa mémoire et le lieu privilégié pour comprendre l’évolution de son art, de ses débuts impressionnistes jusqu’à sa dernière période « nacrée ».

L’entrée de Renoir, et des impressionnistes en général, dans les collections nationales ne fut cependant pas une évidence. Elle est le fruit d’un long combat pour la reconnaissance, symbolisé par l’histoire du legs de Gustave Caillebotte. Ce peintre et mécène, ami du groupe, avait acquis Le Bal du moulin de la Galette et de nombreuses autres œuvres révolutionnaires. À sa mort, son legs à l’État français fut accueilli avec une grande méfiance par les institutions académiques.

Le legs Caillebotte et la reconnaissance institutionnelle

À la mort de Gustave Caillebotte en 1894, son legs exceptionnel comprenant des chefs-d’œuvre de Renoir, Monet, Degas et d’autres, fut l’objet d’intenses négociations. Une partie de l’administration et de l’Académie des Beaux-Arts rejeta violemment cette « nouvelle peinture ». Après deux ans de polémiques, une grande partie de la collection, dont Le Bal du moulin de la Galette, fut finalement acceptée. L’œuvre entra d’abord au musée du Luxembourg, puis au Louvre en 1929, avant de trouver sa place définitive à Orsay en 1986. Ce parcours mouvementé illustre la lente mais inexorable consécration de l’impressionnisme.

Le musée d’Orsay, en consacrant une place si centrale à Renoir, ne fait pas que célébrer un grand artiste. Il raconte l’histoire d’une révolution artistique qui a changé notre manière de voir le monde. En parcourant ses salles, le visiteur ne découvre pas seulement Monet ou Renoir ; il assiste à la naissance de la modernité, avec ses joies, ses doutes et ses contradictions. Renoir n’est pas une simple étoile dans ce firmament ; il en est l’un des piliers, celui qui a su insuffler à la modernité une sensualité et une joie de vivre qui continuent de nous toucher aujourd’hui.

Pour bien mesurer la place de Renoir dans l’histoire de l’art, il est essentiel de comprendre son rôle central au sein du musée qui incarne la modernité.

Comprendre Renoir dans toute sa profondeur, c’est donc accepter de regarder derrière la lumière éclatante de ses toiles pour y trouver un artiste en dialogue constant avec son époque, ses amis et l’histoire de l’art. Pour mettre en pratique cette nouvelle lecture, l’étape suivante consiste à vous rendre au musée d’Orsay et à redécouvrir ses œuvres avec ce regard neuf.

Rédigé par Julien Lefebvre, Julien Lefebvre est un historien et conteur spécialisé dans l'histoire de Paris, avec plus de 15 ans d'expérience dans la recherche et la vulgarisation. Il excelle à révéler la petite histoire qui se cache derrière les grands monuments.